MAURITANIE : L’ESCLAVAGE UN MODE DE VIE

Dans la Mauritanie d’aujourd’hui, plus de 150.000 personnes esclaves et descendants d’esclaves demeurent toujours des propriétés privées de plein droit. Leurs maîtres esclavagistes peuvent les vendre, les prêter, les louer. L’humiliante et dégradante pratique de l’asservissement des populations noires résiste au temps et trouble les consciences de pas grand monde.

Tout le monde est d’accord sur un point, que l’on se situe du côté du gouvernement comme de celui des ONG de la société civile : l’esclavage a un passé profond en Mauritanie. Pendant des siècles, les ethnies noires constituées des Haratines, des Peuls, des Soninkés et des Wolofs ont longtemps travaillé comme esclaves pour les populations arabo-berbères.

Autre point de convergence, la longue pratique de l’esclavage a profondément impacté la société mauritanienne. Elle a officiellement instauré et consolidé l’inégalité entre les divers maillons de la société.

A l’intérieur comme à l’extérieur, les acteurs qui mènent des activités dans le domaine particulier des droits de l’homme, sont également d’avis que les textes ont été votés pour sanctionner les pratiques esclavagistes, tout au long de l’histoire de la nation mauritanienne. En effet, l’esclavage qui existe dans la région depuis l’antiquité a été aboli pour la première fois au XXe siècle, précisément en 1905 par un décret des autorités coloniales françaises. La Mauritanie indépendante à son tour met officiellement un terme à l’esclavage en publiant l’ordonnance n°08/-234 du 9 novembre 1981. Le gouvernement de l’époque présidé par Mohamed Khouna Ould Haïdalla, souligna que «l’esclavage en tant qu’institution n’existait plus en Mauritanie et que seules subsistaient certaines de ses séquelles au niveau des mentalités ». Aujourd’hui en 2017, cet argument demeure la position officielle.

Par ailleurs, le parlement mauritanien a adopté le 13 août 2015 une nouvelle loi qui considère l’esclavage comme un crime contre l’humanité et incrimine ses pratiques avec des peines de 10 à 20 ans. Cette nouvelle loi fut saluée à l’époque par la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur les formes contemporaines de l’esclavage, Urmila Bhoola.

Mais lorsqu’on aborde l’existence de l’esclavage dans la Mauritanie actuelle, les opinions sont loin de s’accorder. Sociologues, historiens et associations des droits de l’homme considèrent que l’esclavage héréditaire persiste au sein de la société mauritanienne avec ses réalités que sont notamment, la privation de libertés dès la naissance, les maltraitances, les trafics d’êtres humains et les viols.

De l’avis des militants anti-esclavagistes, pas l’ombre d’un doute, l’esclavage existe et constitue un véritable problème de société en Mauritanie. D’après les chiffres officiels, l’esclavage concernait en 2014, environ 150 000 personnes, soit 4 % de la population. Les organisations de la société civile soutiennent que les esclaves représentent 20% de la population actuelle estimée à 4 237 169 âmes.
A la merci des maîtres
Babacar Messaoud, président de S.O.S-Esclaves corrobore ce constat dans un débat radiophonique: « l’esclavage existe. Aucune société n’est indexée particulièrement. Un esclave est une propriété sur laquelle on peut exercer toutes les propriétés à savoir, vendre, prêter, louer. Oui, je le dis haut et fort, des hommes et des femmes sont encore vendus en Mauritanie aujourd’hui ».

Le chef du mouvement abolitionniste mauritanien, Biram Dah Abeid dans une interview accordée à Géopolis, révèle que les esclaves et leurs descendants dès leur naissance, sont la propriété de leurs maîtres. « Ils n’ont pas de papiers d’état civil. Ils n’ont pas le droit à l’éducation. Ils travaillent sans repos, sans salaire, sans soins et subissent des châtiments corporels ».

Pire, «Le maître a le droit de castrer son esclave quand il est beau et qu’on peut craindre une aventure sexuelle entre lui et les filles du maître ou les femmes du maître. Ces codes autorisent qu’on castre cet esclave. Ces codes précisent que tout propriétaire d’esclaves peut disposer sexuellement de toutes les femmes qui sont ses esclaves quel que soit leur âge. C’est pourquoi parmi les fillettes esclaves que nous libérons, certaines ont été violées dès l’âge de 7 ans. Déjà à l’âge de 12 ans, 13 ans, elles ont des enfants. Elle disent avoir été régulièrement violées par leurs maîtres, par les fils de leurs maîtres ou leurs cousins».

Des mentalités figées
Pour les nombreux militants anti-esclavagistes de terrain, nier la réalité de l’esclavage en Mauritanie ne contribue pas à faire évoluer les mentalités. Les lois officiellement adoptées pour abolir l’esclavage n’ont eu jusqu’ici qu’un impact social extrêmement limité. Par contre elles donnent un avantage énorme au gouvernement qui les utilise comme support de propagande efficace sur le plan international.
Témoignage du militant du mouvement abolitionniste, Biram Dah Abeid : «Toutes ces lois n’ont jamais été mises en application. Elles sont exhibées dans les forums internationaux. Les lois qui ont criminalisé l’esclavage et qui prévoient une peine de trente ans pour les esclavagistes ne sont que de la poudre aux yeux. Rien n’a été fait malgré les centaines de crimes d’esclavage que notre organisation a portées devant les tribunaux, malgré les centaines de criminels d’esclavage avérés que nous avons dénoncés aux autorités. C’est plutôt nous qui partons en prison.»

En réaction, les autorités gouvernementales clament qu’ « Actuellement, on ne vend plus des esclaves en Mauritanie, il ne reste que le passé qui a des conséquences trans-générationnelles ». Les autorités font d’ailleurs savoir à l’opinion qu’en plus des lois, diverses autres mesures sont mises en œuvre pour lutter contre l’esclavagisme. Il s’agit entre autres de la formation des magistrats, et surtout de la création des tribunaux spéciaux qui ont pour mission de condamner tous ceux qui pratiquent l’esclavage.
Il convient de rappeler qu’en octobre 2016, la Commission africaine des droits de l’Homme a adopté une résolution condamnant l’Etat mauritanien «pour connivence avec les milieux esclavagistes». Bien avant, un rapport de l’ONG Walk Free publié en 2014 sur toutes les formes de l’exploitation humaine a placé la Mauritanie en tête du classement final, avec le taux le plus élevé de 4 % de personnes affectées par rapport à la population totale.

Indéniablement, les séquelles de l’humiliante et dégradante pratique de l’esclavage constituent aujourd’hui l’un des grands fléaux de la société mauritanienne. Les blessures restent très profondes. L’évolution des mentalités s’effectue à pas de tortue à telle enseigne que des militants anti-esclavagistes affirment rencontrer des hommes qui choisissent encore en 2017 de demeurer esclaves, alors qu’officiellement, l’esclavage a été aboli en Mauritanie en 1980.

Emmanuel Mba Ngono

Sources : RFI & Géopolis